Le conseil européen "Ecofin" qui se réunit à Liège le
dernier week-end du mois de septembre 2001 doit se prononcer sur la
proposition de la présidence belge d'engager une étude de faisabilité
sur la Taxation des mouvements de capitaux spéculatifs. Une occasion de
revenir sur ce qu'est cette taxation, plus connue sous le nom de taxe
Tobin.
C'est en 1972, lors d'une conférence donnée à
l'université de Princeton que la taxe Tobin voit le jour. Le système
monétaire international est alors en pleine crise et les banques
centrales ont bien du mal à contenir un formidable mouvement
spéculatif. James Tobin, professeur d'économie à Yale, ex-conseiller
du président Kennedy et futur prix Nobel d'économie (1981), avance
alors l'idée de renforcer l'arsenal des banques centrales pour contrer
la spéculation. Il propose donc d'adjoindre aux outils traditionnels
d'intervention que sont les taux d'intérêts et l'utilisation des
réserves en devises, un outil fiscal/ un prélèvement sur les
mouvements de capitaux à court terme dont le but est de limiter le
nombre et la vitesse des transactions afin de réduire la spéculation
et la volatilité des taux de change.
Le principe de la taxe est on ne peut plus simple. Il
s'agit de dissuader les spéculateurs en renchérissant le coût de la
spéculation. Son mécanisme consiste à effectuer un prélèvement
minime - James Tobin avance un taux de 0,1% à 0,5% - sur toutes les
transactions sur le marché des changes. Son efficacité réside dans la
particularité des mouvements spéculatifs qui pour engranger des
profits doivent effectuer, dans un très court laps de temps, de
nombreux allers retours d'une monnaie à l'autre. Autrement dit, un
faible taux d'imposition des opérations de change a l'avantage de ne
pas handicaper les échanges économiques internationaux liés à des
opérations d'investissement, mais constitue en revanche un taux
dissuasif pour les spéculateurs qui se voient taxés pour chaque
opération. Autant le dire tout de suite, la proposition de James Tobin
ne rencontre guère d'écho du côté des autorités monétaires et les
spéculateurs guère d'obstacle à la poursuite de leurs affaires.
C'est au milieu des années 1990 que la taxe Tobin
effectue un timide et confidentiel retour à l'occasion de la crise du
peso mexicain symbole de l'instabilité croissante des marchés
financiers. En un quart de siècle, le paysage économique s'est en
effet profondément modifié. Les parités fixes ont depuis longtemps
cédé le pas aux taux de change flottants, les mesures de
dérégulations des marchés et la généralisation des transactions
électroniques ont considérablement accru le volume et la vitesse des
transactions financières qui sont soixante fois plus importantes que
dans les années 1970. Les marges de manœuvre des banques centrales des
pays les plus exposés sont quasi réduites à néant et la montée des
taux d'intérêt ruine plus d'une économie. C'est au lendemain de la
crise asiatique de 1997 que la taxe Tobin fait véritablement irruption
dans l'espace public. Pour lutter contre ce que l'on appelle désormais
la dictature des marchés financiers elle est remise au goût du jour et
popularisée, en France notamment, par Attac, 'l'Association pour une
Taxation des Transactions financières pour l'Aide aux Citoyens). Son
principe reste identique - une taxation de l'ordre de 0,1% appliquée à
toutes les transactions sur les devises - dont le produit et les
affectations possibles en faveur du développement seraient gérés par
une organisation internationale d'un type nouveau. Attac plaide depuis
pour la mise en place rapide de la taxe Tobin en Europe.
La taxe Tobin connaît depuis 1998 un succès croissant
dans l'opinion publique et a, pour une part importante, structuré le
débat sur la mondialisation et sa nécessaire régulation. Si son
efficacité pour lutter contre la spéculation financière est bien
réelle, elle n'est cependant pas une panacée. Disposition parmi
d'autres, elle ne saurait par exemple se substituer aux mesures à
prendre en matière de régulation du commerce international ou de
réforme des institutions financières internationales.
Mais au delà de ses effets économiques attendus, la taxe Tobin a
d'ores et déjà une vertu : celle d'avoir permis au débat de
s'instaurer et, au travers d'une mesure limitée mais réaliste,
accessible et clairement compréhensible, aux citoyens de reprendre la
main...
Sur www.attac.org vous trouverez un "kit
Tobin" regroupant des documents d'analyse et des informations
pratiques.
La nouvelle Vie Ouvrière / 21 septembre 2001